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L'intégration d'Oullins dans la Communauté urbaine de Lyon


Sénateur de 1986 à 1995, député du Rhône de 1981 à 1986 et maire d’Oullins de 1977 à 1990

Interview de Roland BERNARD

La création de la Communauté urbaine faisait peur. Les maires pensaient qu’ils risquaient de perdre en autonomie d’action et qu’ils n’allaient plus être maîtres chez eux

Interview réalisée à l'occasion de la commémoration des 40 ans de la Communauté urbaine de Lyon :  40 ans du Grand Lyon, un récit à partager.
Après avoir été créée comme une communauté  de moyens il y a 40 ans de cela, sous l’impulsion de l’État, le Grand Lyon constitue aujourd’hui une communauté de projets autonome, reconnue pour son efficacité dans la gestion d’un territoire qui regroupe 57 communes et plus de 1,3 millions d'habitants. Cette collectivité reste en devenir et l’enjeu est désormais de constituer une véritable communauté de destin, inscrite dans le grand bassin de vie de l'agglomération qui regroupe plus de 2 millions d'habitants. La Direction Prospective et Stratégie d’Agglomération du Grand Lyon a engagé un travail de fond visant à écrire une première histoire de l’institution. Cette interview constitue l’un des éléments de cette histoire, mémoire encore vivante de l’agglomération. 
Roland Bernard est né le 11 octobre 1944 à Lyon. Docteur d’état en sciences économiques, chargé de cours à l'université, membre du parti socialiste, ancien président de la fédération PS du Rhône, Roland Bernard s’est pleinement impliqué dans la vie politique pendant plus de vingt ans, tant au niveau national que local. Maire d’Oullins, député puis sénateur, secrétaire de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, il s’est retiré de la vie politique en 1995.
Maire en 1977 de cette commune de 26000 habitants située au sud de l’agglomération, il succède à Paul Jordery, Maire d’Oullins depuis trente ans. Et, Paul Jordery était le fils de Claude Jordery, membre de la SFIO, résistant (il fut l’un des 80 députés ayant refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain, mort en déportation en février 1945), et qui avait également été, de 1919 à 1941, Maire d’Oullins. 
Dans la continuité socialiste, Roland Bernard va durant ses différents mandats s’attacher à donner une identité à la ville à travers notamment la création du lieu culturel « La Renaissance », d’une porte d’entrée de la ville et d’une cité d’artistes, devenue la cité de la création. Il a également conduit, avec l’architecte Roland Castro, d’importants programmes de construction de logements sociaux en centre-ville dans le cadre d’un projet urbain de réaménagement de la « Grande rue », principale artère de la ville. Dans cette interview, nous revenons avec lui sur le développement d’Oullins et sur les relations que peut entretenir une ville moyenne de l’agglomération avec la Communauté urbaine. 

Monsieur Bernard, l’histoire de la ville d’Oullins a été marquée par l’accueil massif d’ouvriers venus travailler dans les différents ateliers de la SNCF. Ce phénomène caractérise-t-il réellement la ville Oullins ?
Il est certain que la ville d’Oullins est de tradition ouvrière, et ce depuis bien avant la guerre de 1914/1918. Les ouvriers des ateliers des chemins de fer, mais aussi des tanneries, ont marqué profondément l’histoire de la ville. En fait, les ateliers étaient, pour les trois quarts, sur la commune de la Mulatière, mais comme la sortie des ateliers était rue Pierre Sémard à la Saulaie, on les a toujours appelé les ateliers d’Oullins. Il faut dire que la sortie, quand retentissait la sonnerie de la fin de journée, était particulièrement impressionnante avec ces milliers d’ouvriers qui envahissaient les rues. La ville s’est construite à travers les organisations des cheminots, à l’exemple de la coopérative ouvrière « La Renaissance », la Maison du Peuple, l’association sportive du CASCOL ou l’association culturelle UAICF. Les ateliers ont également été d’importants lieux de la résistance, marqués par une très forte présence du Parti Communiste et un quasi monopole de la CGT à l’époque.

En 1977, lorsque vous avez été élu maire pour la première fois, quelle était votre vision de la ville et quelle évolution souhaitiez-vous lui donner ?
Je considère le mandat de maire comme le plus intéressant. Car ce qui m’intéresse avant tout, moi qui n’ai pas du tout l’esprit syndicaliste, d’opposition et de revendication, et qui suis plutôt intéressé par la politique, c’est d’agir, de faire, de réaliser. Je suis un passionné de culture et d’urbanisme. C’est probablement pourquoi, ce qui m’a animé lorsque j’ai été élu, puis au fil de mes différents mandats, a toujours été ce désir de donner une identité de ville à cette banlieue de Lyon. Une ville a besoin de repères. Que serait Tassin si on enlevait l’horloge ? Pourquoi Saint-Priest est-elle si triste ? Et si, à la place de parking et des pelouses, on avait construit des places publiques aux pieds des tours des Minguettes, la vie sociale n’aurait-elle pas évolué différemment ? Introduire des éléments culturels d’identification dans les villes, et notamment dans les quartiers populaires, me semble tout à fait fondamental, en tout cas, c’est ce principe qui a toujours guidé mon action. 

Comment avez-vous concrètement traduit cet objectif ?
Nous avons été la première commune périphérique à créer un lieu culturel d’importance : « La Renaissance ». Ce lieu entre dans sa vingt-septième année. Il s’impose désormais comme un lieu culturel fort de l’agglomération. Or, à l’époque, lorsque j’ai pris la décision de déménager les associations qui étaient abritées dans ce lieu pour les répartir dans la ville et de le transformer en lieu de culture, j’ai dû faire face à de très nombreuses oppositions. Nous avons également dans le grand parc public de la ville, le parc Chabrières, crée un lieu de regroupement d’artistes, une cité de la création pour des sculpteurs, des musiciens, des peintres et notamment ceux de Popul’art avec qui nous avons réalisé les premières fresques murales, en centre-ville, puis à la Saulaie. Les muralistes de Popul’art ont finalement investi totalement les lieux, se sont appropriés l’appellation « cité de la création » et ont réalisé un nombre incroyable de fresques dans l’agglomération lyonnaise, et bien au-delà. Réaliser de belles choses à la Saulaie, c’est témoigner de la reconnaissance aux gens qui l’habitent, et cela modifie les comportements. Le fait qu’il n’y ait jamais eu de tags sur les fresques que nous avons réalisées dans ce quartier est révélateur. Autre exemple, nous avons créé une entrée de ville à travers l’aménagement d’une porte qui abrite un arrêt de bus très fréquenté par les lycéens. Cette porte marque l’entrée de la ville et agit directement sur le comportement des automobilistes en les incitant à ralentir. C’est un espace à la fois utile et identitaire, un espace qui devait évoluer, notamment avec la forte augmentation de sa fréquentation, un espace qui méritait d’être entretenu. Je regrette vraiment que la municipalité en place l’ait complètement abandonné et laissé se dégrader. 

L’évolution urbaine de la ville a-t-elle été pensée dans un cadre plus global d’évolution de l’agglomération ?
Non, pas vraiment. Pour nous, il s’agissait avant tout de donner une identité à la ville et de répondre à des pressions qui n’étaient pas spécifiques à notre agglomération et qui s’imposaient dans tout le pays. Je pense notamment à la pression des demandes de logements qui était particulièrement forte dans les années 1960. Par exemple, les ensembles de logements comme Montmein ou les Célestins ont été construits sous Paul Jordery pour répondre à cette demande d’accession à la propriété des classes moyennes.

Votre prédécesseur, Paul Jordery, était particulièrement réticent à l’inscription d’Oullins dans la Communauté urbaine, pourquoi ?
Il faut se replacer dans le contexte historique et politique de l’époque. La création de la Communauté urbaine faisait peur. Les maires pensaient qu’ils risquaient de perdre en autonomie d’action et qu’ils n’allaient plus être maîtres chez eux. De plus, Oullins était l’une des très rares villes de gauche, socialiste, de l’agglomération. Et si aujourd’hui, le principe d’ouverture est en vogue, ce n’était pas tout à fait le cas il y a quarante ans.

Vous avez été maire en 1977, sous le mandat de Francisque Collomb à la Communauté urbaine. Quelles relations entreteniez-vous avec cette dernière ?
J’ai toujours entretenu de très bonnes relations avec la Communauté urbaine et avec l’Agence d’urbanisme. Pour moi, vraiment, la Communauté urbaine est une excellente chose. Elle s’occupe de tas de trucs qui présentent peu d’intérêt pour sans doute beaucoup de maires : la collecte des déchets, l’assainissement, la voirie… et elle permet effectivement d’assurer une pertinence de développement de l’aire urbaine. De plus, du temps de Francisque Collomb, il n’y avait pas comme aujourd’hui de cabinet pléthorique. Il avait un chef de cabinet, Henri Bailly, et des élus qui s’occupaient directement de leur délégation. Les relations et les processus de décision étaient de fait plus simples. Par ailleurs, c’était Jean Rigaud, le Maire d’Ecully, qui était le premier vice-président en charge de l’urbanisme. Et Jean Rigaud était un homme intelligent. Sans que l’on ait eu besoin de se le dire clairement, nous avons fonctionné comme si nous avions passé un « deal » de bonne collaboration. De plus, il était satisfait de pouvoir avancer sans difficulté avec un maire d’une commune de gauche. Nous travaillions en étroite collaboration avec l’Agence et notamment son directeur, Jean Frébault. L’agence était complètement à l’écoute de nos orientations, elle les prenaient en compte pour les améliorer, les dessiner et les mettre en œuvre. C’est ainsi que nous avons lancé la ZAC de la Saulaie, puis celle du centre. L’idée pour cette dernière était de casser la verticalité de la Grande rue en créant des ouvertures horizontales, des respirations, pour transformer cette artère routière qui traverse la ville en une avenue commerciale agréable à parcourir. C’est pourquoi j’ai tenu notamment à ce que l’on perce des accès directs pour aller directement au parc du Prado ou à l’église, en créant une véritable place publique bordée de nouveaux immeubles de logements sociaux. Pour cette opération, nous avons travaillé avec Roland Castro, qui est venu à plusieurs reprises à Oullins, dans le cadre du dispositif «  Banlieues 89 ». L'ambition affichée de la mission « Banlieues 89 », lancée sous la houlette des architectes Roland Castro et Michel Cantal-Dupart, était de prendre, chaque fois que possible, le contre-pied des options radicales et traumatisantes que sont les destructions. Plutôt qu'"éradiquer", ils entendaient recomposer, restructurer, recoudre... Ainsi, « Banlieues 89 » s’articulait autour de deux principes, celui de faire la Ville en Banlieue et celui de “remodeler” le tissu urbain. Ce sont ces principes que nous avons mis en œuvre à Oullins, à travers une excellente collaboration entre la mission « Banlieues 89 », la Communauté Urbaine et la Ville d’Oullins.

Dans le cadre de la ZAC du centre que vous avez conduite avec la Communauté urbaine, vous avez choqué certains de vos collègues en construisant de hauts immeubles de logements sociaux en centre-ville, dans la Grande rue. Le referiez-vous ?
Nous avons construit quatre tours. J’aurais aimé en construire six. À l’époque le discours ambiant était plutôt celui de garder un esprit village, de ne pas évoluer. Il a fallu se battre pour amener un projet architectural et des logements sociaux en centre-ville. J’ai été très critiqué. Or, je reste persuadé que lorsque l’on construit du logement social en centre-ville, le rapport aux habitants n’est plus du tout le même. Les personnes de ces logements HLM se retrouvent au cœur de la ville, parmi les autres et non exclues et rejetées à l’extérieur de la ville. C’est pour moi fondamental. Par ailleurs, si le logement social était majoritaire, nous avions toutefois différencié les produits logements, en réservant une tour à l’accession à la propriété à un coût modéré et une autre, avec des prestations supérieures, à un coût plus élevé. Cette opération nous a permis notamment de reloger les familles des immeubles plutôt insalubres que nous démolitions à la Saulaie, les tanneries. D’ailleurs, avec les habitants de la Saulaie, j’avais tissé des liens de confiance fondés sur un respect réciproque. 

Avez-vous aussi vécu une bonne collaboration avec la Communauté urbaine sur la question des transports en commun ?
Nous avons été les premiers à créer un site propre de transport en commun entre le pont d’Oullins et la Mulatière. Nous ne pouvions pas aller plus loin car le Maire de la Mulatière de l’époque, qui était aussi le vice-président à la voierie, disait que c’était impossible. Or, il existe aujourd’hui. Par ailleurs en 1976, au Conseil général, je défendais le principe du tramway et Lucien Durand celui d’une meilleure exploitation des lignes SNCF, alors que Pradel nous rigolait au nez…. comme quoi, il faut être patient ! 
Par contre, je pense que le Métro à Oullins est une erreur, il va arriver à la Saulaie qui est déjà un secteur saturé et vraiment pas accessible. De plus, il devra traverser le Rhône qui, dans cette zone, atteint plus de 18 mètres de fond… La question est en fait celle de la desserte des hôpitaux, de la connexion avec le TOP et du tracé de ce dernier. Je reste persuadé que le tramway ou une desserte bien cadencée par les lignes SCNF sont à étudier plus finement. Ce qui me réjouit le plus aujourd’hui dans le développement de l’agglomération, ce n’est pas l’évolution des transports en commun mais c’est, sans nul doute, le projet « confluence », enfin ! Il y a bien longtemps, avec René Gagès, j’avais rêvé réaliser au Sud de la ville un signal fort en construisant des immeubles qui auraient eu un pied dans le Rhône et qui auraient enjambé l’autoroute pour mettre l’autre pied à la Saulaie ! 

Vous avez été vous-même conseiller communautaire, pourquoi ?
Dans un premier temps, je n’ai pas souhaité l’être. J’étais déjà conseiller général et un ancien élu de Paul Jordery était particulièrement intéressé par ce mandat. Cependant, il est quand-même très intéressant pour une commune que le maire soit aussi au conseil de communauté. C’est ce qui m’a décidé à intégrer la Communauté urbaine et, je vous le redis, je suis un passionné d’urbanisme.

Pensez-vous que les élus du Grand Lyon partagent un réel esprit de solidarité et qu’un mode d’élection direct serait pertinent ?
C’est en fait assez compliqué. Et en 1989, à l’occasion du dernier conseil de communauté avant celui d’installation du nouveau Président qu’allait être Michel Noir, j’ai tenu à prendre la parole pour remercier Francisque Collomb de son travail à la tête de cette assemblée pendant toutes ces années. Personne ne m’a suivi, car tous avaient peur des réactions de Michel Noir et d’être éjectés du prochain train. Les enjeux qui se jouent et les relations qui se font et se défont dans de telles assemblées sont complexes, mais c’est aussi ça la politique. Par ailleurs, une élection directe n’apporterait peut-être pas plus de démocratie, en revanche, elle permettrait probablement d’amener plus de clarté.

Certains arrondissements de Lyon comptent trois fois plus d’habitants que la Ville d’Oullins. Oullins, comme de nombreuses petites et moyennes communes du Grand Lyon, ne devraient-elles pas devenir des arrondissements d’une communauté urbaine repensée ?
Tout à fait. Si Oullins, avec d’autres communes, devenait un arrondissement de Lyon, ce ne serait vraiment pas dramatique. Mais la question n’est pas mûre. Probablement qu’une élection directe permettrait d’aller plus vite vers une telle évolution à mon avis souhaitable. On souffre trop de l’empilement et il coûte trop cher aux contribuables.

Au Sud de notre métropole, les élus de la Ville de Valence et des communes environnantes envisagent de créer « le Grand Valence », une communauté de communes à cheval sur les départements de la Drôme et de l’Ardèche. Quels conseils souhaitez-vous leur apporter ?
C’est évidemment une bonne idée. Il faut construire un Grand Valence, dans l’esprit de renforcer les dynamiques de développement et d’éviter les éclatements, mais aussi dans l’idée de simplifier la vie des maires. Quand je vois l’énergie et le temps que chaque maire passe à régler des problèmes qui pourraient être résolus plus facilement, cela m’apparaît indispensable. Allez-y !